IMAGES RUTHÉNOISES DE LA FRANCE DE VICHY
- aveyron3945.fr
- 1 févr.
- 21 min de lecture
Dernière mise à jour : 22 mars
Depuis les années 1980, les historiens ouvrent de nouveaux champs d’étude sur le régime de Vichy, analysant particulièrement l’évolution de l’opinion publique. En terre ruthénoise comme dans bien d’autres régions françaises, cette problématique demeure d’une grande complexité.
Les articles qui suivent (celui de Mme Françoise Jarrige et de M. Jean-Philippe Marcy) constituent le prolongement de la conférence publique que ces deux historiens ont donnée à Rodez, le 24 novembre 2017, intitulée "Images ruthénoises de la France de Vichy". Leurs propos visaient à commenter les précieux clichés, pour la plupart inédits, réalisés par le photographe Paul Noyrigat, et légués à la Société des lettres, sciences et arts de l'Aveyron par les descendants de celui-ci.
L'AVEYRON, TERRE D'ÉLECTION DU RÉGIME DE VICHY
L'Aveyron à la veille de la guerre
En dépit de son appartenance au sud du Massif central, le vaste département de l’Aveyron fait figure, à la veille et pendant la guerre, d’arrière-pays pour le Languedoc viticole et la région toulousaine. En 1939, sa population s’élève à 311 700 habitants, 1/10 e vivant dans le bassin minier et industriel du nord-ouest. Malgré la présence, à l’ouest, de ce Bassin houiller de Decazeville et au sud de la cité gantière de Millau, une dominante rurale apparaît fortement : six actifs sur dix sont des travailleurs de la terre et trois habitants sur quatre vivent de l’agriculture.
Espace traditionnel et archaïque, l’Aveyron est resté à l’écart des grands bouleversements économiques et sociaux de la période de l’entre-deux guerres.
Les notables locaux, presque toujours catholiques, exercent une influence prépondérante. À la veille de la guerre, le département ressemble politiquement à ce qu’il était au début du siècle. En 1935 et 1936, lors des élections municipales et législatives, contrairement au reste de la France, l’Aveyron fait un retour vers la droite (aux élections municipales de 1935, Rodez, Millau et Viviez sont tombées dans les mains des conservateurs). Sur huit parlementaires, sept sont conservateurs dont les trois sénateurs.
Le monde paysan n’est pas uni : les organisations agricoles, en particulier le Plateau Central qui se réclame du christianisme social, la Fédération des syndicats agricoles de l’Aveyron, liée au radicalisme, et l’Union départementale des syndicats paysans du Rouergue, créée par le docteur Ayrignac, futur responsable départemental de la Corporation paysanne, sont divisées. De plus, et cet élément est significatif, elles ne sont pas toujours dirigées par des agriculteurs.
Il existe, en 1940, un terreau économique et social favorable à l’Etat de Vichy et à l’idéologie de la Révolution nationale. L’aveuglement derrière Pétain s’explique largement par le poids des antériorités idéologiques : antiparlementarisme, ordre moral, discours passéistes, cléricalisme, anti-laïcité, hostilité à la modernité, valeurs rurales exaltées et constamment opposées aux valeurs urbaines, xénophobie parfois virulente.
Suite à des cheminements plus ou moins conscients, divers types d’engrenages ont, par glissements successifs, détourné par pans entiers l’opinion publique du département des repères démocratiques et des valeurs républicaines.
Vichy n’a eu qu’à récupérer un courant idéologique préexistant. L’amalgame juif, franc-maçon, communiste, étranger, par exemple, a été largement pratiqué avant 1940.
Dans cette terre de chrétienté, l’Eglise n’a jamais admis la Séparation et combat la trilogie, infernale à ses yeux, de la Laïcité, du Socialisme et de l’Athéisme. L’évêque, Mgr Challiol, ne conçoit l’avenir que dans une France chrétienne, avec un régime sain et ferme, entre des mains honnêtes, françaises et chrétiennes.
En cet été 1940, tout invite les Aveyronnais à suivre majoritairement Pétain : sur les huit parlementaires, seul Paul Ramadier a voté contre les pleins pouvoirs, Joseph Bastide, quant
à lui, s’est « volontairement abstenu ».
La presse du département insiste sur la légitimité du pouvoir, L’Union Catholique et la Revue Religieuse du diocèse évoquent « le châtiment des fautes de la France ». Le Maréchal
devient un repère fondamental, la Révolution nationale qualifiée dans cette presse de « programme remarquable ».
Dès 1941, la confiance envers Pétain ne masque pas une forte hostilité à l’Allemagne : « La grande figure du Maréchal Pétain s'impose de plus en plus aux gens raisonnables qui ne discutent plus son autorité personnelle. Mais l'dée de la collaboration allemande n'est pas mieux acceptée : les mesures prises pour la correspondance et l'envoi des colis aux prisonniers provoquent beaucoup d'amertume 1 . »

L'Etat français, un régime autoritaire
L’Etat français est indéniablement à ranger parmi les régimes autoritaires. Son particularisme est de fonctionner autour d’un homme recours, doté de qualités quasi-providentielles : Philippe Pétain. S’il est convaincu que sa présence en France représente le meilleur bouclier, il est encore plus convaincu d’être à lui seul dépositaire de la légitimité et d’être le seul homme capable de faire face à la situation : « Je fais à la France le don de ma personne pour atténuer son malheur. » (discours du 17 juin 1940)
Formé à l’école militaire de Saint-Cyr, il organise la défense de Verdun en 1916. Commandant en chef des armées françaises en 1917, il est élevé à la dignité de Maréchal de France en 1918. Il est nommé ministre de la guerre en 1934, puis ambassadeur de France à Madrid en 1939. Dans le même temps, son influence reste grande au sein de l’état-major français.
Au moment de l’affaire Dreyfus, il se situe dans le camp antidreyfusard ; par ailleurs, il déteste les intellectuels, dans les années 1930, il se fait remarquer par son antiparlementarisme, son anticommunisme et il se reconnaît de moins en moins au sein d’une démocratie libérale.
Les hommes politiques qui vont compter à Vichy sont globalement proches de la droite
extrême. Cependant, la droite ne peut être considérée que partiellement vichyssoise.
À Vichy, on retrouve également quelques personnalités de la gauche comme René Belin, secrétaire confédéral de la CGT, certains militants de la mouvance pacifiste de la SFIO.
Le sommet de l’Etat français est composé massivement de divers courants de la droite : la droite antirépublicaine, bien présente avec la participation de maurassiens, la droite technocratique, certains catholiques tels Georges Lamirand ou le général La porte du Theil, l’ultra-droite, fascinée par l’Europe nazie, présente dès le début.
Selon la formule de René Gillouin, idéologue de Vichy, Philippe Pétain souhaite façonner une autre France « un état national, autoritaire, hiérarchique et social ». À cet effet, se met en place la Révolution nationale, véritable révolution culturelle entreprenant de transformer profondément les mentalités.
Les orientations majeures de ce projet reposent sur la condamnation de l’individualisme, le refus de l’égalitarisme, un appel au rassemblement national, un rejet de l’intellectualisme, la défiance à l’égard de l’industrie et du monde ouvrier, l’exaltation des valeurs de la terre, le refus du libéralisme culturel, l’exaltation des nationalismes.
De multiples moyens sont mis en œuvre, ils reposent par exemple sur la mise en place descorporations : chaque profession, chaque secteur ou branche économique doit être intégrée à un ensemble vertical incluant tous les membres d’une même famille économique et sociale, qu’ils soient patrons, cadres ou ouvriers.
L'Aveyron, département de la zone libre et son chef -lieu Rodez sont directement concernés par une aide alimentaire américaine, acheminée par six navires reçus à Marseille, provenant des Etats-Unis entre juillet 1940 et septembre 1942. Cette aide, principalement destinée aux enfants, est distribuée par la Croix Rouge Française.



L’utilisation de la culture traditionnellement catholique de la France joue également un rôle déterminant, il convient de bannir la législation laïque, les congrégations religieuses écartées en 1905 peuvent revenir, les écoles libres reçoivent de l’Etat des subventions, les écoles normales d’instituteurs sont supprimées. L’Eglise sera honorée dans tous les voyages du Maréchal et le régime la presse d’exercer son influence en faveur de la Révolution nationale.
Vichy remet en cause le suffrage universel et veut mettre en place un gouvernement des élites sociales et professionnelles. Cette volonté passe par la suppression de facteurs considérés comme éléments de division, tels que les partis politiques et les syndicats.
Comme tout régime autoritaire, Vichy apporte une grande attention à la jeunesse, il continuera d’ailleurs en zone sud à organiser des chantiers de jeunesse jusqu’à la fin de 1943.
Le nouvel Etat s’appuie sur la notion d’exclusion, comme le rappelle René Gillouin « il bannit en son sein, ou dépouille de toute influence dirigeante, les individus et les groupes qui, pour des raisons de race ou de conviction ne peuvent ou veulent souscrire au primat de la patrie française : étrangers, juifs, francs-maçons, internationalistes de toute origine et de toute obédience ».
L’antisémitisme d’Etat est le trait le plus emblématique de ce régime d’exclusion. Le statut des juifs, daté du 3 octobre 1940, promulgué sans pression directe de l’occupant, décrète que des citoyens français, parce que nés de « race juive » sont exclus de toute fonction élective et interdits d’un grand nombre de professions. Par ailleurs, les étrangers sont, par définition, des exclus du système vichyssois, il faudra les expulser dès que les circonstances le permettront.
Les 11 et 12 juillet 1940, Pétain s’attribue la plénitude du pouvoir gouvernemental. Il exerce les fonctions législatives, juridictionnelles, administratives, une véritable confusion des pouvoirs. Il s’octroie le droit de désigner son propre successeur. Selon l’analyse de l’ouvrage La France des années noires, sous la direction de Jean-Pierre Azéma et François Bédarida, le système mis en place fonctionne sans véritables contrepoids. La même absence de contre-pouvoirs se retrouve à l’échelon local et départemental : les assemblées représentatives sont muselées ou épurées. Les conseils généraux sont supprimés par une loi du 12 octobre 1940 et le pouvoir s’attaque immédiatement aux municipalités censées être malveillantes. Les préfets deviennent les hommes tout-puissants de la France.
Le pouvoir exerce une surveillance efficace de la presse écrite et les pouvoirs des censeurs sont notablement renforcés.
Vichy s’affirme très rapidement comme un régime autoritaire de rassemblement national.


LA LÉGION FRANÇAISE DES COMBATTANTS EN AVEYRON, DE SA NAISSANCE À SON ÉCHEC (1940-1944)

Dans ce contexte, est créée, par la loi d’août 1940 la Légion française des combattants, institution officielle, véritable relais de Vichy, remplissant dès l’origine plusieurs fonctions, essentiellement politiques et humanitaires. En Aveyron, le choix du président départemental
est délicat et, après hésitations, Pierre Mignonac (de tendance PSF, Parti Social Français du colonel de La Rocque), commerçant, conseiller municipal de Rodez et responsable de l’Union Fédérale des Anciens Combattants, est finalement choisi et bien accueilli en octobre
1940. À son image, la structure départementale est composée de notables souvent issus du milieu urbain. Les responsables politiques conservateurs d’avant-guerre apparaissent peu.
Des lettres aux maires, aux conseillers généraux sollicitent alors la candidature de présidents communaux : elles précisent que les seules qualités requises sont de faire bloc derrière le Maréchal pour « créer cette mentalité vraiment française », dont le pays a besoin.
La constitution des sections locales reste lente. L’analyse de la liste des présidents des 305 sections communales de la Légion en Aveyron au 31 décembre 1941 nous permet de constater la présence d’une nette majorité d’Anciens Combattants de 14/18 : 68,3% (les 50/60 ans étant les plus nombreux). La classe des 40/50 ans est cependant bien représentée (30,1%), les moins de 40 ans et les plus de 70 ans sont très rares. 44% des présidents occupent des fonctions d’élus (72 conseillers municipaux, 52 maires, 11 adjoints, seulement 2 conseillers généraux et 3 conseillers d’arrondissement). La structure socioprofessionnelle montre, et ce n’est pas une surprise en Aveyron, l’importance du monde rural. Le deuxième groupe est représenté par les commerçants et artisans (12,5%). À noter également des professions libérales (notaire, avocat, médecin), des ecclésiastiques, des militaires (18), des fonctionnaires (poste, perception).
Sur le plan politique, la droite conservatrice l’emporte nettement : conservateurs, URD, RI. Une minorité représente la gauche modérée (Républicains de gauche et Radicaux-socialistes), bien implantée dans le bassin de Decazeville et le sud Aveyron.
Les fondements de la Légion reposent, pour une large part, sur deux orientations idéologiques : la glorification de la personne du Maréchal Pétain, « grand et beau vieillard qui est resté au poste d’honneur et de danger 2 ». La Légion doit être la structure privilégiée, servant de lien entre le gouvernement et l’opinion, puisque le Maréchal a déclaré qu’elle était « le meilleur instrument de la Révolution nationale 3 ». Appartenir à la Légion, c’est appartenir à la noblesse, à l’élite. Les Légionnaires sont les Chevaliers des Temps nouveaux qui seront « les yeux et les bras du Maréchal 4 ». La Légion doit entraîner toutes les énergies, les dévouements, les générosités et elle est le symbole d’une France unie.
La Légion prône également l'apologie de la Révolution nationale, s'appuyant sur le maintien du culte des valeurs nationales, en y ajoutant la dimension régionaliste. Les paysans (« soldats du Maréchal 5 » occupent une place privilégiée. Les valeurs du travail, du sacrifice, de la discipline, de la sauvegarde de l’unité française sont constamment évoquées : « le Travail, c’est la France d’aujourd’hui, la Famille c’est la France de demain, la Patrie c’est la France éternelle 6 ». L’apologie de la Révolution nationale est permanente : « Quel est le but de la Légion ? Faire la Révolution nationale 7 ». Les principaux vecteurs de propagande restent les journaux. On peut citer Le Rouergue, les journaux locaux et même les Bulletins paroissiaux, où apparaissent de nombreux comptes rendus des activités légionnaires.


Les prestations de serment constituent l’un des actes les plus importants des cérémonies légionnaires, la signature du serment étant obligatoire pour rentrer dans la Légion. Les légionnaires ne prêtaient pas serment à la personne du maréchal Pétain. Ils s’engageaient à servir la France dans la paix comme ils l’avaient fait dans la guerre, à pratiquer l’amitié et l’entraide, à rester fidèles à la mémoire de leurs camarades morts et à se consacrer à la patrie, à la famille et au travail ; ils affirmaient aussi accepter librement la discipline de la Légion. Le renouvellement du serment était, en 1941, un passage obligé des grandes cérémonies anniversaires et des visites du maréchal Pétain. Massés sur une place, les légionnaires écoutaient un cadre, ou le maréchal lui-même, réciter le serment et devaient
répondre à chaque phrase par « Je le jure ! ». Cette exclamation s’accompagnait d’un geste rapide consistant à tendre en l’air le bras droit, paume ouverte. Si on voit, dans plusieurs cas, la personne qui lit le serment garder le bras tendu pendant toute sa lecture, la foule des légionnaires le baissait immédiatement après avoir juré, pour le relever à la fin de la phrase suivante.

En Aveyron, les deux premiers anniversaires de la Légion rassemblent une foule nombreuse dans les principales villes du département, en présence des autorités civiles, militaires et religieuses. « Légionnaires ! La France compte sur vous. Serrez-vous autour de ce vieillard sublime qui se penche vers vous avec la tendresse d’un père et l’autorité d’un chef. C’est à lui que Jeanne d’Arc, la Sainte de la Patrie a remis le drapeau de la France 8 » proclame le maire de Villefranche-de-Rouergue, en août 1941.

Le deuxième anniversaire, en août 1942, a été « célébré avec éclat 9 » selon un rapport de gendarmerie qui note cependant que les adversaires de la Légion « restent nombreux 10 ».
L’action sociale de la Légion est toujours mise en avant et ne suscite guère de controverses. Elle est partie prenante dans tous les comités d’entraide : Noël pour les enfants, accueil des réfugiés, ouverture de trois « Restaurants du Maréchal », kermesses, ventes des portraits de Pétain, quêtes publiques, loteries… Par ailleurs, divers organismes « périphériques » sont noyautés par la Légion : Secours National, Colis aux prisonniers, Jardins ouvriers. L’effort est soutenu vers les publics scolaires : organisations de cérémonies du Drapeau, présence des écoliers aux monuments aux morts. Outre leur participation au concours de la Légion, les enfants sont incités à envoyer des lettres et des dessins au Maréchal. Des prix sont offerts aux meilleurs candidats du Certificat d’Etudes. La Légion reçoit, en outre, une multitude de demandes d’interventions concernant l’obtention d’emplois, les droits à pensions, les décorations. Des protestations contre les réquisitions d’appartements, contre des amendes pénalisant le marché noir lui sont aussi adressées.
Dans le contexte aveyronnais, dès l’année 1941 des fissures se dessinent. Dans les sections, on dénonce un manque de motivation qui provient le plus souvent d’une simple irritation contre les lenteurs de l’administration (liées aux problèmes de ravitaillement) et peut aller jusqu’au scepticisme voire l’esprit d’opposition. « De plus en plus nombreux, semble-t-il, sont ceux qui considèrent le Gaullisme comme le meilleur de leurs intérêts, de leur rancune, de leur déception, de leurs chimères 11 … » « De bons observateurs estiment que, si le bulletin de vote était remis entre les mains du Peuple, le résultat serait catastrophique 12 » commente le chef du service départemental d’information à la préfecture. (En marge de ce rapport, le préfet Marion ajoute : « assez exact, à éviter »). En mars 1941, le même responsable note : « la grande figure du maréchal Pétain s’impose de plus en plus aux gens raisonnables qui ne discutent plus son autorité personnelle. Mais l’idée de la Collaboration allemande n’est pas mieux acceptée 13 … » En octobre 1941, la synthèse des rapports de préfets de la zone libre relève une autre ambiguïté : « … Trop nombreux sont encore ceux qui entrent à la Légion en vue, non de la réalisation d’un idéal, mais dans l’espoir d’obtenir des avantages de toutes sortes 14 … »
Cependant, l’attitude face à la Légion varie en fonction de plusieurs paramètres : l’âge tout d’abord. Le scepticisme de la jeunesse est très sensible (« la jeunesse de 16 à 20 ans, malgré quelques bons éléments, donne l’impression de se déprendre très malaisément du laisser-aller des temps faciles 15 … ») ; l’échec de la Jeune Légion s’explique donc facilement. La diversité des catégories socioprofessionnelles est également en cause, ainsi lors de la fête du premier mai 1941 à Decazeville, présentée par la presse comme un franc succès, un rapport préfectoral signale « pas d’ouvriers, pas de mineurs, une tiédeur suspecte face à la Légion 16 ». Une minorité d’enseignants est critique et subit des sanctions qui vont de la réprimande à la révocation ou au déplacement d’office. Les fonctionnaires sont, à l’évidence, sous surveillance, particulièrement dans le secteur de l’enseignement. Enfin, la désaffection est plus grande dans les villes que dans les campagnes, plus forte dans le Bassin houiller de Decazeville, plus à gauche, mais aussi dans le sud du département, de tradition protestante. Le monde rural montre une apparente fidélité, mais les responsables départementaux parlent volontiers « d’apathie égoïste ». « La Légion n’a aucun intérêt pour eux 17 ». Il est désormais difficile de trouver des remplaçants aux présidents communaux. Les plus fidèles sont ceux du Nord Aveyron et une partie des Anciens Combattants de 1914-1918. La deuxième moitié de l’année 1941 marque un durcissement sensible. Dans la nuit du 30 au 31 août 1941, des inscriptions anti-légionnaires sont peintes sur des édifices publics de
Rodez. Le Président Mignonac dénonce les adversaires camouflés, qui se livrent dans
l’ombre à un sabotage criminel.
En janvier 1942, le préfet demande « un chef moins discuté que celui qui s’y trouve actuellement 18 » ; il faut redonner « à la Légion un prestige qui lui manque dans un département où il devrait être très grand 19 ». Ainsi, dans l’opinion, le révélateur de la crise
reste le remplacement de Pierre Mignonac après le refus de ce poste par le docteur Bonnefous, maire de Rodez, personnalité plus consensuelle. Le 11 février 1942, par décret, le colonel Bernon est nommé chef de l’Union départementale en remplacement de Mignonac. Très vite, Bernon affirme sa personnalité : « la Légion a désormais un Chef 20 » écrit-on. En juin 1942, Bernon est décrit comme un « tyran 21 » ; on lui reproche d’être plus présent à Vichy qu’à Rodez (en décembre, il sera d’ailleurs l’un des deux nouveaux Commissaires légionnaires siégeant à Vichy et représentant l’institution légionnaire auprès du Chef du Gouvernement).
Les tendances négatives de 1941 se confirment et débouchent sur une crise aggravée. Les retards sont de plus en plus nombreux pour payer les cotisations : « Aujourd’hui, il y a du déchet 22 . » Le fonctionnement des sections laisse à désirer. En février, il est signalé que les sections de Millau, Villefranche et Decazeville n’ont pas eu d’activité marquante. L’assistance aux réunions et aux rassemblements est de plus en plus réduite. Une attitude équivoque apparaît, par exemple, lors de la fête de Jeanne d’Arc. « Des légionnaires, malheureusement trop nombreux, ne se sont découverts ni pour le salut au Drapeau ni aux accents de la Marseillaise … » relate le Bulletin de la Légion du 3 juin 1942. Toutefois, le deuxième anniversaire de la Légion est présenté, en août 1942, comme un succès, « une journée de fraternité et d’espérance 23 ». Bernon prononce un discours très dur. Selon le témoignage d’un maire : « les paysans seuls constituaient 95 à 98 % des troupes » qui défilaient.
Mgr Challiol invite ses prêtres à exécuter la sonnerie générale des cloches dans toutes les paroisses, « sonnerie destinée à marquer la grande espérance et la foi du peuple entier dans la résurrection de la Patrie 24 ». Le dimanche, les 400 fanions des S.O.L (Service d’ordre légionnaire) sont rangés autour de l’autel. À la fin de la messe, l’évêque fait prier pour les morts des deux guerres et pour le Maréchal.
Le recrutement est de plus en plus difficile : peu de jeunes adhèrent à la Légion, et la méfiance vis à vis du S.O.L. est grande. En août, le préfet souhaite que les S.O.L. « ne se considèrent pas et ne soient pas considérés par leur manière d’être comme des hommes de
choc 25 … ». Les premières démissions s’expliquent aussi par les répercussions de la situation nationale ou internationale et la confusion dans les esprits. Dès le mois d’avril, la nomination de Laval avait suscité des réactions souvent hostiles. Au même moment, des fonctionnaires, des maires et adjoints voyaient dans la Légion « un état dans l’Etat qu’il convient d’ignorer, de railler, de combattre 26 ». Le 30 novembre 1942, le Chef du service départemental d’information écrit : « ce que le Maréchal a dit plusieurs fois du désordre des esprits demeure vrai. L’union derrière le Chef de l’Etat reste toujours aussi malaisée 27 . » La majorité des légionnaires veut épauler le Maréchal, mais en tant qu’autorité morale, sans prendre position sur le plan extérieur.
L’année 1943 marque à la fois le durcissement de la position de l’Union départementale et l’aggravation de la crise. Les résistances dans les sections sont de plus en plus vives et le rythme des démissions s’accélère. Le chef départemental du S.O.L., Clausel de Coussergues, reste l’adjoint de Bernon. L’activité de propagande de l’Union départementale
est intense. Les présidents communaux reçoivent systématiquement du matériel écrit émanant de Vichy, alors que la politique menée par Laval est défendue avec vigueur.
Une étude précise des lettres de démission, examinées par le contrôle postal, permet de dégager les causes de mécontentement. Outre les excuses formelles très nombreuses ayant rapport à un état de santé précaire, à la situation professionnelle, de véritables motifs sont courageusement évoqués : départs massifs pour l’Allemagne au titre du S.T.O, refus de la Collaboration et de la ligne politique de la Légion. Au premier semestre 1943, au moins 19 démissions sont signalées parmi les chefs de section ou de District, au moins 29 au second semestre. En mai 1943, le président des sections de Rodez justifie l’absence d’assemblée générale ainsi : « … nous avons craint, cette année, une abstention plus grande qui aurait pu
être mal interprétée par tous ceux qui nous observent 28 . » Il évoque encore les critiques contre « l’action des responsables du mouvement légionnaire : changements d’équipe, flottement dans la doctrine, relations entre le S.O.L. et la Légion, création de la Milice 29 ...».
Les manifestations du 29 août 1943 n’auront qu’un caractère local, en raison (officiellement) d’une épidémie de poliomyélite. Ce troisième anniversaire de la Légion laisse indifférente la
grande majorité de la population. Le président de la commune rurale de Saint-Jean du Bruel
écrit : « Si j’organise une cérémonie pour ce troisième Anniversaire, j’aurai sans doute le Maire, le Curé, les Ecoles, mais aucun légionnaire ne se présentera au cortège…Aucun grief
n’est élevé contre la Légion. Un leitmotiv : la Légion est inexistante de fait 30 … » Cependant, en présence du préfet, de Bernon et de délégations de la Milice, l’évêque de Rodez, a récité un Pater pour la France et ses fils, pour son Chef devant le siège de la Légion (cité par la Semaine religieuse du diocèse de Rodez). Jusqu’en 1943, ce geste est conforme à l’attitude générale du clergé aveyronnais. L’action de la Résistance est évoquée en terme de terrorisme : « la vague de terrorisme qui sévit en France porte ses fruits et créé une atmosphère de prudence, pour ne pas dire de trouille 31 … » Cependant, le 29 novembre 1943, le préfet écrit à Vichy : « la Légion a perdu beaucoup de son influence, parce que l’opinion publique la considère comme germanophile et favorable à la Collaboration 32 . » Finalement, l’écart se creuse entre une base de plus en plus réticente (sauf pour un rôle strictement social : l'envoi de colis aux prisonniers) et des responsables départementaux qui veulent défendre jusqu’au bout une ligne politique intransigeante.
En janvier 1944, court la rumeur de la dissolution de la Légion. La population aveyronnaise est peu troublée, car elle « est persuadée que, comme toutes les créations de la Révolution nationale, elle est provisoire 33 ». Les griefs vis-à-vis de la Légion restent les mêmes : « on reproche à la Légion d’être devenue un instrument de politique 34 . » Le 24 février 1944, le Président des sections de Rodez s’adresse à Bernon et évoque les causes de sa démission : « un nombre infime de Légionnaires suit aujourd’hui un mouvement qui, bien orienté, aurait dû grouper l’unanimité des 4 000 ou 5 000 Anciens Combattants de Rodez 35 . » Mêmes les actions sociales ne sont plus menées à bien. Les milieux catholiques eux-mêmes « croient prudent de donner des consignes aux membres de leurs associations, leur recommandant de ne pas se compromettre avec la Légion. Cependant, presque tous nos jeunes (selon le responsable de Jeune Légion) sont de l’ACJF (Action catholique de la jeunesse française) 36 . » Le Légionnaire, organe officiel de la Légion, paraît pour la dernière
fois en mars 1944. Pour un certain nombre de légionnaires, ce fait paraît être la concrétisation de la décadence de la Légion Française des Combattants, dont les effectifs tendent à devenir « squelettiques 37 » et « l’activité à peu près nulle 38 ». Le 8 juin 1944, seules 3 284 cotisations sont enregistrées, contre 16 325 pour l’année précédente. Bon nombre de sections locales se trouvent sans président et aucune candidature ne se manifeste.
Bernon est de plus en plus isolé. Il réunit quelques responsables légionnaires, il s’en prend à ceux « qui lui créeraient des difficultés sur le plan départemental et gouvernemental 39 » et déclare qu’il fait l’objet de menaces. La population aveyronnaise « manifeste particulièrement une violente réprobation contre la Collaboration de la Police allemande et de la Milice dans les opérations menées contre les Français dissidents…Ce que le public ne comprend pas, c’est que des Français aident une armée étrangère dans la répression dirigée contre d’autres Français 40 » explique le sous-préfet de Millau en avril 1944. Cette réprobation est exacerbée par le discours radiodiffusé du Maréchal Pétain du 28 avril 1944, notamment par la phrase « …quand la tragédie actuelle aura pris fin, et que, grâce à la défense du continent par l’Allemagne et aux efforts unis de l’Europe 41 … » Le sous-préfet de Millau commente : « cette brusque prise de position, et surtout dans la période actuelle, alors que de très graves événements peuvent se produire demain…est considérée comme une faute impardonnable, qui risque d’avoir des répercussions graves. 42 » La Légion estdéfinitivement discréditée.
EN GUISE DE CONCLUSION
Malgré un certain nombre de nuances, il convient de discerner quatre périodes essentielles :
L’été 1940, avec la dimension tragique de la défaite, l’humiliation morale qui conduisent à une adhésion provisoire mais spectaculaire au vieux maréchal, au soldat glorieux et à l’homme d’ordre. Il existe alors l’apparence d’un consensus massif, immédiatement exploité par une intense propagande, au détriment de ceux qui sont considérés comme responsables du désastre. Sont alors mis en exergue, la condamnation de la République, le repli de la France seule, le partage manichéen entre les vrais français et les citoyens de seconde zone et, au nom de la Révolution nationale, le culte de l’obéissance, la célébration de l’ordre, les vertus de la morale et de la grandeur du devoir. L’adhésion à Vichy a été sincèrement vécue comme une tentative indispensable de redressement et de reconstitution du tissu national.
Très vite, de l’automne 1940 au printemps 1941, des nuances notables apparaissent entre maréchalistes et pétainistes : les premiers expriment des liens affectifs profonds envers la personne du Maréchal, vainqueur de Verdun et perçu comme le sauveur protecteur. Les seconds manifestent leur soutien aux initiatives du gouvernement de Vichy. Des attitudes de
plus en plus réservées se manifestent face aux mesures du gouvernement placé sous l’autorité du Maréchal Pétain. La rencontre de Montoire, du 24 octobre 1940, et l’annonce d’une politique de collaboration accentue parallèlement une puissante germanophobie et une profonde anglophilie. Le renvoi de Pierre Laval le 13 décembre 1940 est largement approuvé.
Au long de l’année 1941, les premières fractures significatives apparaissent entre la population et le régime, ne visant encore que la politique du gouvernement. Le chef de l’état dont le prestige personnel reste immense est épargné par ce discrédit. Outre la montée en puissance de l’Allemagne, la relance de la politique de collaboration, le net durcissement de la répression, la multiplication des contraintes dans tous les domaines de la vie quotidienne joue un rôle majeur (rationnement accru, montée vertigineuse des prix, pratique de plus en plus courante du marché noir). À l’automne 1941, on remarque cependant que le rejet de la collaboration n’est pas incompatible avec la fidélité à la personne de Pétain ; le maréchalisme se manifeste lors des fêtes organisées lors du premier anniversaire de la Légion Française des Combattants.
Du printemps 1942 à l’hiver 1943, trois éléments fondamentaux jettent le discrédit sur la
personne même du Maréchal : le retour aux affaires de Pierre Laval en avril 1942, l’invasion de la zone libre en novembre 1942 et la mise en œuvre du S.T.O. en février 1943, nombre de Français perdent alors leurs dernières illusions. En outre, d’autres événements diversement connus dans l’opinion, tels que les rafles des juifs, les victoires à Stalingrad et en Tunisie prouvent que le sort de la guerre est en train de se jouer. Parallèlement, les fanatiques de la collaboration deviennent de plus en plus agressifs, par une propagande qui joue sur les peurs et exploite l’anticommunisme. L’opinion comprend que le sort de Vichy est irrémédiablement lié à celui de l’Allemagne nazie.
La fin du conflit est marquée par une immense lassitude, due au durcissement de la répression, au déchaînement des violences intérieures en lien avec l’essor de la Résistance. Le régime est de plus en plus identifié comme un état policier à travers les exactions de la Milice. En Aveyron, l’attentisme a longtemps été considéré comme l’attitude clé des nombreux habitants. Cette attitude de refuge n’est cependant pas univoque : on peut passer ou ne pas passer à un attentisme critique et sélectif, puis d’opposition, de complicité ou de solidarité.
Françoise JARRIGE, Jean-Philippe MARCY
SOURCES BIBLIOGRAPHIQUES - (chiffres en rouge)
- Périodiques aveyronnais : L'Union Catholique, Journal de l’Aveyron, Revue religieuse du diocèse de Rodez, bulletins paroissiaux.
- Publications diverses de la Légion française des combattants et de la Milice (Société des lettres, sciences et arts de l'Aveyron, fonds Pierre Carrère).
- Rapports mensuels de préfets, rapports du service départemental de l’information, rapports des renseignements généraux, fonds de la Légion française des combattants (Archives départementales de l'Aveyron).
- L’Aveyron en Résistance, les témoins et l’histoire, actes du colloque de Saint-Affrique (octobre 1993), organisé par l’ANACR de l’Aveyron (communications de Christian Font, Françoise Jarrige, Jacques Jarriot, Jean-Philippe Marcy, Henri Moizet).
- L’Aveyron 1939-1945 : un département dans la guerre, actes du colloque de Rodez, 1995.
- Jean-Pierre Azéma et François Bédarida, dir., La France des années noires, Paris, Editions du Seuil, 1993.
- Jean-Paul Cointet, La Légion française des combattants : la tentation du fascisme, Paris, Albin Michel, 1995.
- Françoise Jarrige Jean-Philippe Marcy, Henri Moizet, « La continuité conservatrice. La Légion aveyronnaise », Annales du Midi, revue de la France méridionale. Voyage dans la France de Vichy : la Légion française des combattants, janvier-mars 2004, t. 116, n° 245.
1. Archives départementales de l’Aveyron (A.D.A.) 201 W 69 et 11 MC7-26, rapport
mensuel du chef du service départemental d’information envoyé à Vichy le 28 mars 1941.
2. Société des lettres, sciences et arts de l'Aveyron, Almanach de la Légion (1942).
3. op. cit.
4. op. cit.
5. op. cit.
6. op. cit.
7. op. cit.
8. Echo du Vallon de Marcillac (1941).
9. A.D.A., 201 W 72, 18 septembre 1942.
10. Idem.
11. A.D.A., 201 W 69 (avril 1941), rapport mensuel du chef du service départemental d'information.
12. Idem.
13. Idem.
14. A.D.A., 201 W 70 (octobre 1941).
15. A.D.A., 201 W 69 (avril 1941).
16. A.D.A., 11 MC 7-20.
17. A.D.A., 201 W 70, 1 er septembre 1941.
18. A.D.A., 201 W 71.
19. Idem.
20. Idem.
21. Idem.
22. Idem.
23. L'Union Catholique, 28 août 1942.
24. Idem.
25. A.D.A., 201 W 72, 3 septembre 1942.
26. A.D.A., 201 W 69.
27. Idem.
28. A.D.A., 14 W 164-4.
29. Idem.
30. A.D.A., 39 J 6- J 7.
31. Semaine religieuse du diocèse de Rodez, 3 septembre 1943.
32. A.D.A., 201 W 74. Rapport mensuel.
33. A.D.A., R.G 14 W 164-4, 12 janvier 1944.
34. Idem.
35. A.D.A., 14 W 164-4. Lettre du 12 janvier 1944.
36. A.D.A., 39 J 14, compte-rendu d'activités (février 1944).
37. A.D.A., 14 W 164-4, compte-rendu d'activités (mars 1944).
38. Idem.
39. A.D.A., R.G 201 W 75, 9 avril 1944.
40. A.D.A., 201 W 75, 24 mai 1944.
41. Idem.
42. Idem.



Commentaires