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La Légion française des Combattants, moteur ou miroir de la société (1940-1944) ?

  • aveyron3945.fr
  • 1 févr.
  • 15 min de lecture

 L’Aveyron à la veille de la seconde guerre mondiale


Département très largement rural, l’Aveyron compte 311 700 habitants en 1939. L’agriculture repose sur une majorité de petites et moyennes exploitations (1 à 10 ha), les élevages ovin, bovin et porcin, les céréales occupent la majorité du terroir, les productions secondaires de pommes de terre et de châtaignes complètent une production largement marquée par l’autosuffisance alimentaire.


L’activité industrielle se concentre dans le bassin de Decazeville autour de l’exploitation du charbon, et de la métallurgie, tandis que la mégisserie, malgré la crise des années 30 subsiste à Millau (19300 habitants). Préfecture, Rodez (20300 habitants) concentre les activités tertiaires, ses liens avec le monde rural restent particulièrement étroits.


L’Aveyron est un département profondément conservateur, les notables y conservent une position dominante depuis de nombreuses décennies. Les résultats des élections le montrent : les aveyronnais restent fidèles aux hommes et aux idées, les réélections sont nombreuses, dans un contexte général de convictions modérées.


L’Aveyron est resté à l’écart des grands bouleversements économiques et sociaux de la période de l’entre-deux guerres. Les élections de 1936 n’apportent ici aucun changement dans la représentation aveyronnaise : le Docteur Bonnefous ne se représentant pas à Rodez est remplacé par Joseph Bastide. Le conseil général est présidé de 1920 à 1940 par Joseph Monsservin, chef de file des modérés. En cet été 1940, tout invite les aveyronnais à suivre majoritairement Pétain : sur les huit parlementaires, seul Ramadier a voté contre les pleins pouvoirs. Il existe, en 1940, un terreau économique et social favorable à l’Etat de Vichy et à l’idéologie de la Révolution nationale. L’aveuglement derrière Pétain s’explique largement par le poids des antériorités idéologiques : antiparlementarisme, ordre moral, discours passéistes, cléricalisme, anti-laïcité, hostilité à la modernité, valeurs rurales exaltées et constamment opposées aux valeurs urbaines, xénophobie souvent virulente.


Suite à des cheminements plus ou moins conscients, divers types d’engrenages ont, par glissements successifs, détourné par pans entiers l’opinion publique du département des repères démocratiques et des valeurs républicaines. Vichy n’a eu qu’à récupérer un courant idéologique préexistant. L’amalgame juif, franc-maçon, communiste, étranger par exemple a été largement pratiqué avant 1940.


  Dans cette terre « chrétienne », l’Eglise n’a jamais admis la Séparation et combat la trilogie, infernale à ses yeux, de la Laïcité, du Socialisme et de l’Athéisme. L’Evêque, Mgr Challiol, ne conçoit l’avenir que dans une France chrétienne, avec un régime sain et ferme, entre des mains honnêtes, françaises et chrétiennes. Cependant, cette société hétérogène ne saurait se réduire aux clivages traditionnels trop réducteurs : droite-gauche, cléricaux-anti-cléricaux, villes-campagnes, paysans-ouvriers. Dans un tel département, où le choc de la

défaite fut réel, la Légion française des Combattants a-t-elle facilement et durablement servi de « parti mobilisateur » au service des objectifs annoncés de l’Etat français ? Ou n’est-elle que le miroir d’une société aveyronnaise face au Régime de Vichy ? Moteur d’unification, ou simple reflet des contradictions de la société ?


L’Union Catholique et la Revue Religieuse du diocèse évoquent « le châtiment des fautes de la France ». Le Maréchal devient un repère fondamental, la Révolution Nationale qualifiée dans la presse de « programme remarquable ». Pourtant, cette confiance à Pétain ne doit pas masquer une forte hostilité à l’Allemagne : « La grande figure du Maréchal Pétain s'impose de plus en plus aux gens raisonnables qui ne discutent plus son autorité personnelle. Mais, l'idée de la collaboration allemande n'est pas mieux acceptée : les mesures prises pour la correspondance et l'envoi des colis aux prisonniers provoque beaucoup d'amertume » (ADA 201W69 et 11 MC7-26 rapport mensuel du chef du service départemental d’information envoyé à Vichy le 28 mars 1941).

 

 

I- La Légion au quotidien

 

La loi d’août 1940 fait de la Légion une institution officielle, véritable relais de Vichy, remplissant dès l’origine plusieurs fonctions, essentiellement politiques et humanitaires. Pourtant, le choix du président départemental est délicat et, après hésitations, Mignonac, (de tendance PSF) commerçant, conseiller municipal de Rodez et responsable de l’Union Fédérale des Anciens Combattants, est finalement choisi et bien accueilli en octobre 1940. A son image, la structure départementale est composée de notables souvent issus du milieu urbain. Les responsables politiques conservateurs d’avant-guerre apparaissent peu.


Des lettres aux maires, aux conseillers généraux sollicitent alors la candidature de présidents communaux : elles précisent que les seules qualités requises sont de faire bloc derrière le Maréchal pour « créer cette mentalité vraiment française », dont le pays a besoin. Ces candidats doivent bénéficier de la confiance des combattants et de la population et n’avoir jamais été mêlés à « des luttes politiques qui doivent être définitivement mortes ».


La constitution des sections locales reste lente. Début 1941, deux communes n’ont toujours pas de section et, en août 1941, d’anciennes associations subsistent encore.  Les combattants de 39/40 sont-ils réticents ?


L’analyse de la liste des présidents des 305 sections communales de la Légion en Aveyron au 31-12-1941 nous permet de constater :

  • une nette majorité d’Anciens Combattants de 14/18 : 68,3% (les 50/60 ans étant les plus nombreux). La classe des 40/50 ans est cependant bien représentée (30,1%), les moins de 40 ans et les plus de 70 ans sont très rares.

  • 44% des présidents occupent des fonctions d’élus (72 conseillers municipaux, 52 maires, 11 adjoints, seulement 2 conseillers généraux et 3 conseillers d’arrondissement).


La structure socioprofessionnelle montre, et ce n’est pas une surprise en Aveyron, l’importance du monde rural. 41% en sont issus, avec des nuances locales entre propriétaires, fermiers et métayers. Le deuxième groupe est représenté par les commerçants et artisans (12,5%). A noter également des professions libérales (notaire, avocat, médecin), des ecclésiastiques, des militaires (18), des fonctionnaires (poste, perception).


Sur le plan politique, la droite conservatrice l’emporte nettement (64%) : conservateurs, URD, RI. Une minorité représente la gauche modérée (Républicains de gauche et Radicaux-socialistes), présente dans le bassin de Decazeville et le sud Aveyron.

 

Les orientations et fondements idéologiques reposent pour une large part sur trois orientations :

 

  • la glorification de la personne du Maréchal Pétain, « grand et beau vieillard qui est resté au poste d’honneur et de danger ». La Légion doit être la structure privilégiée, servant de lien entre le gouvernement et l’opinion, puisque le Maréchal a déclaré qu’elle était « le meilleur instrument de la Révolution Nationale ». Appartenir à la Légion, c’est appartenir à la noblesse, à l’élite. Les Légionnaires sont les Chevaliers des Temps nouveaux qui seront « les yeux et les bras du Maréchal ». La Légion doit entraîner toutes les énergies, les dévouements, les générosités et elle est le symbole d’une France unie.


  • le maintien du culte des valeurs nationales, en y ajoutant la dimension régionaliste. Les paysans (« soldats du Maréchal ») occupent une place privilégiée. Les valeurs du travail, du sacrifice, de la discipline, de la sauvegarde de l’unité française sont constamment évoquées : « le Travail, c’est la France d’aujourd’hui, la Famille c’est la France de demain, la Patrie c’est la France éternelle ». L’apologie de la Révolution nationale est permanente : « Quel est le but de la Légion ? Faire la Révolution nationale. » Le passé d’un « Régime abject » marqué par la dépravation morale, l’union libre et l’athéisme sert de repoussoir. La Révolution nationale doit pénétrer les esprits et les cœurs par l’ordre, le sacrifice, l’union et le travail. Elle doit favoriser le relèvement. De Gaulle, (qualifié de déserteur, de semeur de division, accusé d’être « vendu à un ancien allié devenu ennemi » et de faire tuer des Français), les francs-maçons et les communistes constituent les principales cibles. Les principaux vecteurs de propagande restent les journaux. On peut citer Le Rouergue, les journaux locaux et même les Bulletins paroissiaux, où apparaissent de nombreux comptes-rendus des activités légionnaires. Des réunions de propagande se tiennent souvent après la messe dans les communes rurales. Les deux premiers anniversaires de la Légion rassemblent une foule nombreuse dans les principales villes du département, en présence des autorités civiles, militaires et religieuses. « Légionnaires ! la France compte sur vous. Serrez-vous autour de ce vieillard sublime qui se penche vers vous avec la tendresse d’un père et l’autorité d’un chef. C’est à lui que Jeanne d’Arc, la sainte de la Patrie a remis le drapeau de la France » proclame le maire de Villefranche-de-Rouergue, en août 1941. Le deuxième anniversaire, en août 1942, a été « célébré avec éclat », selon un rapport de gendarmerie qui note cependant que les adversaires de la Légion « restent nombreux ».


  • l’action sociale de la Légion : Elle est toujours mise en avant et ne suscite guère de controverses. Elle est partie prenante dans tous les comités d’entraide : Noël pour les enfants, accueil des réfugiés, ouverture de trois « Restaurants du Maréchal », kermesses, ventes des portraits de Pétain, quêtes publiques, loteries… Par ailleurs, divers organismes « périphériques » sont noyautés par la Légion : Secours National, Colis aux prisonniers, Jardins ouvriers. L’effort est soutenu vers les publics scolaires : organisations de cérémonies du Drapeau, présence des écoliers aux monuments aux morts. Outre leur participation au concours de la Légion, les enfants sont incités à envoyer des lettres et des dessins au Maréchal. Des prix sont offerts aux meilleurs candidats du Certificat d’Etudes. La Légion reçoit, en outre, une multitude de demandes d’interventions concernant l’obtention d’emplois, les droits à pensions, les décorations. Des protestations contre les réquisitions d’appartements, contre des amendes pénalisant le marché noir lui sont aussi adressées.

 

II- Les premières fissures, (1941-1942)


Dans ce contexte, c’est pourtant dès l’année 1941 que des fissures se dessinent. Dans les sections, on dénonce un manque de motivation qui provient le plus souvent d’une simple irritation contre les lenteurs de l’administration (liées aux problèmes de ravitaillement) et peut aller jusqu’au scepticisme voire l’esprit d’opposition. « De plus en plus nombreux, semble-t-il, sont ceux qui considèrent la Gaullisme comme le meilleur de leurs intérêts, de leur rancune, de leur déception, de leurs chimères…De bons observateurs estiment que, si le bulletin de vote était remis entre les mains du Peuple, le résultat serait catastrophique » - commente le chef du service départemental d’information à la préfecture. (En marge de ce rapport, le préfet Marion ajoute : « assez exact, à éviter »). En mars 1941, le même responsable note : « la grande figure du maréchal Pétain s’impose de plus en plus aux gens raisonnables qui ne discutent plus son autorité personnelle. Mais, l’idée de la Collaboration allemande n’est pas mieux acceptée… » En octobre 1941, la synthèse des rapports de Préfets de la zone libre relève une autre ambiguïté : « … Trop nombreux sont encore ceux qui entrent à la Légion en vue, non de la réalisation d’un idéal, mais dans l’espoir d’obtenir des avantages de toutes sortes … ».


Cependant, l’attitude face à la Légion varie en fonction de trois éléments principaux :


  • l’âge : le scepticisme de la jeunesse est très sensible (« la jeunesse de 16 à 20 ans, malgré quelques bons éléments, donne l’impression de se déprendre très malaisément du laisser-aller des temps faciles… ») ; l’échec de la Jeune Légion s’explique donc facilement.


  • les catégories socioprofessionnelles :  lors de la fête du premier mai 1941 à Decazeville, présentée par la presse comme un franc succès, un rapport ne signale « pas d’ouvriers, pas de mineurs, une tiédeur suspecte face à la Légion ». Une minorité d’enseignants est critique et subit des sanctions qui vont de la réprimande à la révocation ou au déplacement d’office. Les fonctionnaires sont, à l’évidence, sous surveillance, particulièrement dans le secteur de l’enseignement.


  • les régions : la désaffection est plus grande dans les villes que dans les campagnes, plus forte dans le Bassin houiller de Decazeville, plus à gauche, mais aussi dans le sud du département, de tradition protestante. Le monde rural montre une apparente fidélité, mais les responsables départementaux parlent volontiers « d’apathie égoïste ». « La Légion n’a aucun intérêt pour eux ». Les plus fidèles sont ceux du Nord Aveyron et une partie des Anciens Combattants de 1914-1918.


La deuxième moitié de l’année 1941 marque un durcissement sensible. Dans la nuit du 30 au 31 août 1941, des inscriptions anti-légionnaires sont peintes sur des édifices publics de Rodez. Le Président Mignonac dénonce les « adversaires camouflés, qui se livrent dans l’ombre à un sabotage criminel ». En septembre 1941, la Légion subit une crise très grave consécutive à la tentative avortée de création d’un parti unique.

 


En janvier 1942, le préfet demande « un chef moins discuté que celui qui s’y trouve actuellement » ; il faut redonner « à la Légion un prestige qui lui manque dans un département où il devrait être très grand ». Ainsi, dans l’opinion, le révélateur de la crise reste le remplacement de Pierre Mignonac après le refus de ce poste par le docteur Bonnefous, maire de Rodez, personnalité plus consensuelle. Le 11 février 1942, par décret, le Colonel Bernon est nommé chef de l’Union départementale en remplacement de Mignonac. Le Colonel Bernon est Colonel de réserve, ancien président des Croix de Feu de Rodez, il sera appelé à Vichy pour gérer les Chantiers de Jeunesse après l’arrestation du Général de la Porte du Theil.


Le 12 février, ce dernier avait adressé une lettre à tous les Présidents de sections communales : il y présentait sa démission comme le résultat de « jalousies et de méchanceté ». Très vite, Bernon affirme sa personnalité : « la Légion a désormais un Chef », écrit-on. En juin 1942, Bernon est décrit comme un « tyran », on lui reproche d’être plus présent à Vichy qu’à Rodez (en décembre, il sera d’ailleurs l’un des deux nouveaux Commissaires légionnaires siégeant à Vichy et représentant l’institution légionnaire auprès du Chef du Gouvernement).


Les tendances négatives de 1941 se confirment et débouchent sur une crise aggravée. Les retards sont de plus en plus nombreux pour payer les cotisations : « Aujourd’hui, il y a du déchet ». Le fonctionnement des sections laisse à désirer. En février, il est signalé que les sections de Millau, Villefranche et Decazeville n’ont pas eu d’activité marquante. L’assistance aux réunions et aux rassemblements est de plus en plus réduite. Une attitude équivoque apparaît, par exemple, lors de la fête de Jeanne d’Arc. « Des légionnaires, malheureusement trop nombreux, ne se sont découverts ni pour le salut au Drapeau ni aux accents de la Marseillaise … » relate le Bulletin de la Légion du 03-06-1942.


Toutefois, le deuxième anniversaire de la Légion est présenté, en août 1942, comme un succès, « une journée de fraternité et d’espérance ». Bernon prononce un discours très dur. Selon le témoignage d’un maire : « les paysans seuls constituaient 95 à 98% des troupes » (qui défilaient). Mgr Challiol invite ses prêtres à exécuter la sonnerie générale des cloches dans toutes les paroisses, « sonnerie destinée à marquer la grande espérance et la foi du peuple entier dans la résurrection de la Patrie. » Le dimanche, les 400 fanions des S.O.L. (Service d’ordre légionnaire, antichambre de la Milice) sont rangés autour de l’autel. A la fin de la messe, l’Evêque fait prier pour les morts des deux guerres et pour le Maréchal ».


Le recrutement est de plus en plus difficile : peu de jeunes adhèrent à la Légion et la méfiance vis à vis du S.O.L. est grande. En août, le Préfet souhaite que les S.O.L. « ne se considèrent pas et ne soient pas considérés par leur manière d’être comme des hommes de choc… ». Alors, les premières démissions de responsables apparaissent. Celle de Magne, figure notoire de la Corporation paysanne, a un retentissement particulièrement important au-delà de Villefranche de Rouergue. Il est désormais difficile de trouver des remplaçants aux présidents communaux.


Cette dégradation s’explique aussi par les répercussions de la situation nationale ou internationale et la confusion dans les esprits.  Dès le mois d’avril, la nomination de Laval avait suscité des réactions souvent hostiles. En juin, le Préfet avait voulu « interdire toute activité politique quelconque à tout groupement autre que la Légion », sans doute par méfiance vis à vis des mouvements prônant une collaboration plus ouverte. Au même moment, des fonctionnaires, des maires et adjoints voyaient dans la Légion « un état dans l’Etat qu’il convient d’ignorer, de railler, de combattre ». Le 30 novembre 1942, le Chef du service départemental d’information écrit : « ce que le Maréchal a dit plusieurs fois du désordre des esprits demeure vrai. L’union derrière le Chef de l’Etat reste toujours aussi malaisée. ». La majorité des légionnaires veut épauler le Maréchal, mais en tant qu’autorité morale, sans prendre position sur le plan extérieur.


III-La crise et l’échec de la Légion (1943-1944)


L’année 1943 marque à la fois le durcissement de la position de l’Union départementale et l’aggravation de la crise. Les résistances dans les sections sont de plus en plus vives et le rythme des démissions s’accélère. Le chef départemental du S.O.L., Clausel de Coussergues, reste l’adjoint de Bernon. L’activité de propagande de l’Union départementale est intense, les présidents communaux reçoivent systématiquement du matériel écrit émanant de Vichy. La politique menée par Laval est défendue avec vigueur (on peut lire notamment, le 19-02-1943 : « pour contenir les flots menaçants du bolchevisme, il n’y a qu’une digue, c’est, celle qu’opposent courageusement à l’Est les Allemands et leurs alliés » ou bien : « de toutes parts, on réclame des mesures de salut public et notamment la constitution immédiate du Parti unique »). Mais ces prises de position suscitent réserve et incompréhension dans des sections communales où l’activité, depuis de nombreux mois est de plus en plus réduite.


Une étude précise des lettres de démission, du contrôle postal, permet de dégager les causes de mécontentement. Outre les excuses formelles très nombreuses ayant rapport à un état de santé précaire, à la situation professionnelle, de véritables motifs sont courageusement évoqués : départs massifs pour l’Allemagne au titre du S.T.O, refus de la Collaboration et de la ligne politique de la Légion. Au premier semestre 1943, au moins 19 démissions sont signalées parmi les chefs de section ou de District, au moins 29 au second semestre.  Une lettre interceptée le 30-01-1943 évoque la poursuite de la crise traversée par la Légion qui « prendrait parfois des allures de faillite ». En mai 1943, le président des sections de Rodez justifie l’absence d’assemblée générale ainsi : « … nous avons craint, cette année, une abstention plus grande qui aurait pu être mal interprétée par tous ceux qui nous observent ». Il évoque encore les critiques contre « l’action des responsables du mouvement légionnaire : changements d’équipe, flottement dans la doctrine, relations entre

le S.O.L. et la Légion, création de la Milice… ».


Les manifestations du 29 août 1943 n’auront qu’un caractère local, en raison (officiellement) d’une épidémie de poliomyélite. Ce troisième anniversaire de la Légion laisse indifférente la grande majorité de la population. Le président de la commune rurale de Saint Jean du Bruel écrit : « Si j’organise une cérémonie pour ce troisième Anniversaire, j’aurai sans doute le Maire, le Curé, les Ecoles, mais aucun légionnaire ne se présentera au cortège…Aucun grief n’est élevé contre la Légion. Un leitmotiv : la Légion est inexistante de fait… ».


Cependant, en présence du Préfet, de Bernon et de délégations de la Milice, l’évêque de Rodez, « a récité un Pater pour la France et ses fils, pour son Chef… » devant le siège de la Légion. Jusqu’en 1943, ce geste est conforme à l’attitude générale du clergé aveyronnais. L’action de la Résistance est évoquée en termes de terrorisme : « la vague de terrorisme qui sévit en France porte ses fruits et créé une atmosphère de prudence, pour ne pas dire de trouille… ». Cependant, le 29 novembre 1943, le Préfet écrit à Vichy : « la Légion a perdu beaucoup de son influence, parce que l’opinion publique la considère comme germanophile et favorable à la Collaboration ». Finalement, l’écart se creuse entre une base de plus en plus réticente (sauf pour un rôle strictement social : envoi de colis aux prisonniers) et des responsables Départementaux qui veulent défendre jusqu’au bout une ligne politique

intransigeante : Bernon répond à une lettre de démission : « Vous motivez votre démission par le fait que les troupes ne suivent pas des chefs qui n’ont pas varié dans leurs opinions. Croyez-vous que ce soit une raison suffisante pour que ces chefs désertent leur poste ? ».


En janvier 1944, court la rumeur de la dissolution de la Légion. La population aveyronnaise est peu troublée, car elle « est persuadée que , comme toutes les créations de la Révolution Nationale, elle est provisoire. » Les griefs vis à vis de la Légion restent les mêmes : « on reproche à la Légion d’être devenue un instrument de politique ». Le 24 février 1944, le Président des sections de Rodez s’adresse à Bernon et évoque les causes de sa démission : « un nombre infime de Légionnaires suit aujourd’hui un mouvement qui, bien orienté, aurait dû grouper l’unanimité des 4000 ou 5000 Anciens Combattants de Rodez ». Mêmes les actions sociales ne sont plus menées à bien. Les milieux catholiques eux-mêmes « croient prudent de donner des consignes aux membres de leurs associations, leur recommandant de ne pas se compromettre avec la Légion. Cependant, presque tous nos jeunes (selon le responsable de Jeune Légion) sont de l’ACJF (Action catholique de la jeunesse française) ».


« ‘Le Légionnaire’, organe officiel de la Légion paraît pour la dernière fois en mars 1944. Pour un certain nombre de légionnaires, ce fait paraît être la concrétisation de la décadence de la Légion Française des Combattants, dont les effectifs tendent à devenir squelettiques. » et « l’activité à peu près nulle ». Le 8 juin 1944, seules 3284 cotisations sont enregistrées, contre 16325 pour l’année précédente. Bon nombre de sections locales se trouvent sans président et aucune candidature ne se manifeste. Bernon est de plus en plus isolé, il réunit quelques responsables légionnaires, il s’en prend à ceux « qui lui créeraient des difficultés sur le plan départemental et gouvernemental » et déclare qu’il fait l’objet de menaces. La population aveyronnaise : « manifeste particulièrement une violente réprobation contre la Collaboration de la Police allemande et de la Milice dans les opérations menées contre les Français dissidents…Ce que le public ne comprend pas, c’est que des Français aident une armée étrangère dans la répression dirigée contre d’autres Français. » explique le Sous-Préfet de Millau en avril 1944.


Cette réprobation est exacerbée par le discours radiodiffusé du Maréchal Pétain du 28 avril 1944, notamment par la phrase : « …quand la tragédie actuelle aura pris fin, et que, grâce à la défense du continent par l’Allemagne et aux efforts unis de l’Europe… «. Le sous-préfet de Millau commente : « cette brusque prise de position, et surtout dans la période actuelle, alors que de très graves événements peuvent se produire demain…est considérée comme une faute impardonnable, qui risque d’avoir des répercussions graves… ». La Légion est définitivement discréditée.

 


Notre étude semble ainsi dégager trois étapes dans l’évolution du regard de la population aveyronnaise sur la Légion : 1940 et 1941 sont les années d’une Légion aux allures triomphantes, moteur de larges rassemblements populaires. La population du département, majoritairement conservatrice, semble accompagner la démarche du Maréchal.  Des fissures apparaissent cependant très tôt. Dès 1942, se manifestent les premiers doutes, les premières interrogations sur le devenir politique du Régime de Vichy. Les légionnaires s’engagent avec beaucoup moins d’ardeur. S’ils continuent à soutenir l’action sociale, ils ne sont pas prêts à suivre aveuglément la ligne idéologique défendue par leur instance départementale ni l’attitude jugée dangereuse des SOL. Il faudra cependant attendre 1943, voire 1944 pour que l’hostilité de la population s’exprime ouvertement, notamment contre la politique de Collaboration et l’organisation du STO. Ainsi, malgré un terreau particulièrement favorable, l’opinion publique aveyronnaise, restée longtemps maréchaliste, mais restée germanophobe, n’était pas prête pour autant à accepter un engagement militant dans une Légion destinée à défendre la politique de collaboration active de Vichy.

 

 

Les sources bibliographiques utilisées sont issues des Archives départementales de l’Aveyron, séries :

  • 201 W :  69, 70, 71,72,73,74.

  • 324 W 77

  • 14 W 164-4

  • 39 J 1, 6, 10, 12,14, 17



Ce lien vous permet d'accéder à une chronologie trés complète de l histoire de la Légion en Aveyron, issue du dépouillement des archives conservées aux Archives départementales de l'Aveyron.


 
 
 

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Françoise JARRIGE

ancien professeur d’histoire au lycée Foch de Rodez


Jean-Philippe MARCY

ancien professeur d’histoire au lycée Foch de Rodez

Henri MOIZET

ancien professeur d’histoire au lycée de Saint-Affrique, auteurs de nombreux articles et conférences sur l’Aveyron de 1939 à 1945.

 

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